Les élections générales ont eu lieu voici bientôt deux semaines et je n'en ai quasiment pas parlé. Il y a plein de raisons à ça; la principale étant que j'étais moi-même très pris dans des élections municipales – soldées par un sévère échec nécessitant un temps de récupération – mais aussi qu’elles furent le résultat d’une campagne très superficielle. Principalement axée sur l'agitation de totems (référendum pour les uns, menace intégriste pour les autres), d’attaques ad-hominen et l'empilement de candidats vedettes, on ne peut pas dire que la politique ait été au cœur des débats. Après diverses hésitations, j'ai préféré réaliser un focus sur la question autochtones, un sujet majeur qui a été quasi-totalement absent des débats, comme les questions de l'environnement ou de la précarité par ailleurs...

Mais maintenant que la campagne est passée il y a des choses à dire sur les résultats, et des choses intéressantes. Nous y reviendrons d'ailleurs avec divers candidats qui nous offriront leurs retours. En attendant, voici mes premières impressions et analyses sur ces résultats. Une prochaine note abordera spécifiquement la question des petits partis.

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Philippe Couillard, premier ministre du Québec

Une mauvaise campagne

Je m'amuse de voir le Parti Québécois trouver de multiples raisons à sa défaite, alors que les élections anticipées ont été déclenchées dans un moment propice avec le but avoué de remporter un gouvernement péquiste majoritaire. 

Certains avancent la division des forces souverainistes. Pourtant, quand on regarde les scores en détail, on constate que même si Québec Solidaire et Option Nationale n'avaient été tous deux présents dans les circonscriptions « sensibles », le PQ n'aurait pas remporté l'élection. D'autant que cette analyse se fait dans l'idée que les votes des deux formations auraient automatiquement été vers le PQ, ce qui est loin d'être le cas en réalité.
Un autre argument est la grande crainte de l'indépendance, la peur du référendum. Il est certain que le Parti Libéral -et c'est son rôle, a surjoué cette corde; mais, n'est-il pas un peu troublant de voir un parti indépendantiste se plaindre qu'on leur accole l'idée d'indépendance ? L'idée de « bonne gouvernance » péquiste a fait long feu, et il est assez logique que les gens ne veuillent pas voter pour un parti à l'orientation politique peu claire quand son objectif principal est abandonné.

Un autre argument, qu'il faudra sans doute entendre, est une mauvaise campagne construite sur trois axes : un profil droitier, des candidats vedettes et de l'incantation. 

Le PQ a fait une grave erreur stratégique en investissant Pierre-Karl Péladeau, patron de médias et champion du lock-out (briseur de grève). Tous les sondages le disent, son entrée en scène le poing en l'air n'a fait qu'enfoncer le PQ. Alors qu'il est censé être le parti de l'« a-priori positif » aux travailleurs, il pensait curieusement que s'adjoindre l'ennemi premier des syndicats les ferait grimper dans les sondages... 

Refusant de se clarifier sur un référendum d'indépendance, courant derrière le PLQ et la Coalition Avenir Québec sur le plan économique, avec un bilan décevant pour ceux qui les avaient élus (confirmation de la taxe santé, hausse des frais de scolarité, exploitation du pétrole d'Anticosti...) le PQ a sans cesse tourné le dos à son électorat premier. Or, l'expérience l'a prouvé (et on le voit en France), ce genre de stratégie ne marche pas : les électeurs captifs se libèrent et vont ailleurs quand ceux que l'on veut séduire à ce prix préfère l'original à la copie.

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 Pierre-Karl Péladeau,
candidat vedette et patron-voyou

Fort tout de même de quelques idées progressistes (fermeture de la centrale Gentilly 2, prix unique du livre, loi sur le droit à mourir...), le PQ n'a pas du tout joué cette carte durant la campagne. Persuadé que la brièveté de celle-ci serait à son avantage et qu'il l'emporterait, le parti n'a pas fait l'effort de défendre un programme de conquête. La campagne s'est contentée de n'être qu'une enfilade de candidats vedettes faisant la joie des médias mais ne semblant pas suffire aux électeurs. Quand le décrochage dans les sondages s'est affirmé, P.Marois à alors choisi d'aller vers le plus clivant. D'abord, on l’a vu, avec une orientation économique clairement de droite. Mais aussi en défendant la fameuse Charte des valeurs, idée légitime mais construite de manière purement doctrinaire. Refusant les discussions et consensus, elle a bien plus éloigné les électeurs du PQ qu'elle ne les y a emmené, malgré des sondages favorables à l'idée de lois défendant la laïcité dans les services publics.

Philippe Couillard, qui n'en demandait pas tant, n'a eu qu'à brandir la Charte et le Référendum pour gagner des points. Incarnant mieux que P. Marois le « Premier ministre rassembleur », il a ensuite présenté des candidats venus du monde financier, histoire de rappeler qu'il est libéral – comme le nom de son parti l'indique –confirmant aux électeurs qu'économiquement les  deux programmes ne différaient pas.

 

Quel avenir ?

Cette élection confirme l'extrême volatilité de l'électorat québécois; dont l'opinion semble s'être renversée largement en un mois. Les sondages ont en effet prévu la défaite, même si elle est plus large que l'on aurai pu le penser, après avoir prédit à P. Marois un gouvernement majoritaire. On pourra se demander l'impact desdits sondages sur l'opinion (personnellement je serai pour l'interdiction stricte de publier des sondages durant une campagne électorale mais c'est une autre histoire), mais ils ont ici ont semblé suivre une ligne assez évidente tant la campagne péquiste s'embourbait, de bons candidats en faisant par ailleurs les frais...

La défaite de Marois dans sa propre circonscription et sa démission du poste de cheffe vont entraîner une redéfinition des lignes aux PQ. Redéfinition qui pourra être positive puisqu'elle marquera la fin d'une génération présente depuis les origines du PQ pour la donner à d'autres, qui pourront peut-être en revivifier le corpus (je pense à Alexis Deschênes ou Léo-Bureau Blouin). Malheureusement ce n'est pas vraiment la ligne qui se dessine puisque Pierre-Karl Péladeau, le symbole même-pour tout observateur censé, de la division et de la défaite de 2014, semble être en pole position pour succéder à Pauline Marois. Cette réponse ahurissante, qui aura le mérite de clarifier les choses et de poser clairement le PQ sur les rails du souverainisme de droite, me rappelle un peu l'incroyable non-sens de la nomination de Manuel Valls premier ministre après la défaite magistrale de la gauche aux municipales françaises du mois dernier. Dans les deux cas, alors que les gouvernements sont sanctionnés par leurs électeurs pour s'être détourné de leur cœur de programme, ils répondent en confirmant ce qui les a enfoncé... Difficile à comprendre.

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Manon Massé, 3e députée solidaire

De son côté, la gauche progresse. Avec trois députés, Québec solidaire gagne une formidable élue en la personne de Manon Massé (que nous avions interviewé aux débuts de ce blog), mais ce rythme très lent d'un député supplémentaire par élection ne leur offrira pas un gouvernement majoritaire avant plusieurs centaines d'années... Et tous restent élus dans les mêmes quartiers de Montréal : les trois circonscriptions solidaires sont collées et les deux plus grands espoirs pour les prochaines élections – Hochelaga-Maisonneuve ou Alexandre Leduc talonne le PQ et Laurier-Dorion ou Andrès Fontecilla le distance largement – sont dans le même périmètre. Mais quand on regarde un peu les scores en région, on remarque notamment que dans les circonscriptions sans enjeux, fiefs libéraux ou péquistes, les solidaires font souvent des scores à deux chiffres. Non-effrayés par la division du vote dans un mode de scrutin à un tour qui peut faire élire un député avec 30% des voix (c'est d'ailleurs le cas de Mme Massé, qui gagne d'extrême justesse face à une libérale que personne n'attendait), les électeurs se laissent alors aller à ce qu'ils ont envie.

Cette indication plus que toute autre est majeure. Alors que le PLQ obtient 56% des sièges en obtenant 41% des voix, le mode de scrutin est plus que jamais questionnable, et questionné. Quand toutes les enquêtes indiquent que les québécois souhaitent aller vers l'introduction de la proportionnelle et qu'une efficace campagne sur ce sujet se fait entendre dans la Province, les partis restent globalement sourd à l'appel du peuple. Rappelons en passant que le PQ avait inscrit cette réforme en son programme avant de l'enterrer rapidement une fois au pouvoir...

En France les partis sont réduits à de petits accords pour pouvoir être représentés à l'Assemblée, mais le premier tour permet au moins un semblant de choix, au Québec les électeurs n'ont même pas cette chance. Ce devrait être la première priorité d'un gouvernement que d'améliorer la démocratie mais, comme on l'a vu sur le cumul des mandats en France, peu d'élus ont à cœur de scier la branche sur laquelle ils sont assis. Et ne se rendent pas compte que c'est justement en continuant de nier les aspirations des électeurs en renforçant un système de petits arrangements entre amis qu'ils creusent leur tombe...

 

Pour aller plus loin :
- Analyse du scrutin et sa suite par Jean-François Lisée, député péquiste de Rosemont et ex-ministre des affaires internationales de Pauline Marois ;
- « Le PQ devant l'échec », blog de Pierre Beaudet ;
- « Et si ? Les résultats sous la loupe de la proportionnelle » sur le site de Radio-Canada ;
- « Tout cela », point de vue de Camil Bouchard, ex-député PQ, membre d'Option Nationale ;
- Efficace vidéo virale sur la proportionnelle par le mouvement Mouvement pour une démocratie nouvelle.

Crédit images : Philippe Couillard via vimeo.com / PKP par Robert Skinner, La Presse / Manon Massé par Cindy Boyce